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Carnet de voyage #1 : Rencontre à Dakar avec Camara Guèye

En cette fin d’année et à l’heure où s’ouvre la 4ème édition de AKAA, foire parisienne d’art centrée sur les artistes en lien avec le continent africain, j’ai envie de vous raconter une histoire. Celle d’un coup de coeur artistique sur la foire l’année dernière, qui de fil en aiguille m’a menée à l’une des rencontres qui font partie des épisodes marquants de mon année 2019. J’espère à cette occasion vous faire voyager à Dakar, et vous faire découvrir avec émotion le travail de Amadou Camara Guèye.

La découverte

L’année dernière sur AKAA, je tombe sur un portfolio de Mbaye Babacar Diouf, l’un des artistes sénégalais avec lesquels travaille Singulart depuis le début. Je reconnais tout de suite son travail autour des signes et de l’écriture abstraite. Il signait ici un travail avec la fondation d’un collectionneur, Paul Styfahls, qui propose en portfolios limité 10 oeuvres reproduites de 2 artistes africains. C’est ainsi que je découvre Camara Guèye, le deuxième artiste présenté et compatriote de Babacar.

Painting by African artist Camara Guèye

Je suis saisie devant cette oeuvre. C’est un sentiment que je connais bien, celui qui vous prend devant une oeuvre qui vous parle au coeur. C’est toujours une joie immense quand cela arrive, mais ce n’est pas aussi fréquent qu’on pourrait le penser. Je suis saisie donc, attrapée par les couleurs, le marron et le jaune, les formes entre symboles et figuratif qui se dégagent de cette reproduction haute-qualité graphique. Je me dis alors que l’original doit être magnifique. J’ai alors une envie folle de voir ce tableau. J’ai aussi envie d’en voir d’autres.

Une investigation à l’africaine

Chez Singulart, nous n’avons souvent pas de mal à dénicher les contacts des artistes avec lesquels nous voulons travailler. C’est notre métier. Pourtant certains nous résistent. Et Camara n’avait pour ainsi dire laissé aucune trace sur Internet. Je l’ai pris comme un défi, mais j’avais confiance. Des quelques mois que j’ai passé au Congo, j’ai retenu qu’en Afrique, pour obtenir ce que l’on veut, il faut de la patience, beaucoup de patience parfois, mais qu’il faut aussi savoir faire confiance au hasard.

Deux mois plus tard, l’une de mes amies fait ses bagages pour partir quatre mois en mission à Dakar. Je n’ai pas mis les pieds sur le continent noir depuis quatre ans. Je l’envie. Alors que nous prenons un verre, je repense soudainement à Babacar Diouf, et à Camara Gueye. Dans mon esprit les morceaux désordonnés s’assemblent et c’est une évidence : je vais lui rendre visite, et j’en profiterai pour rencontrer des artistes. Appelez ça opportunité, coïncidence, moi j’appelle ça saisir sa chance pour réaliser ses rêves. 

Le deuxième joyeux hasard de l’histoire, c’est l’effet de réseau. Dans un petit monde artistique dakarois, il y avait une forte probabilité pour que Babacar Diouf puisse me mener à Camara, et cette fois concrètement. Non content de m’introduire à son aîné, Babacar Diouf lui parle de Singulart et je n’ai plus qu’à annoncer la date de mon arrivée.

L’atelier de Camara 

Ce qui m’importe maintenant de vous raconter, c’est ce que j’ai découvert dans l’atelier de Camara, bien caché dans le quartier de Grand Yoff. Ce que le rencontrer et le voir dans son atelier m’a appris de son travail d’artiste. 

Un peintre figuratif, presque naïf

Puisque j’étais arrivée à Camara par ses dernières oeuvres exposées, j’ai été plutôt étonnée de découvrir dans un coin de son atelier deux peintures on ne peut plus figuratives.

Painting by Camara Guèye

Je retrouve les couleurs vives, l’intensité mais ces tableaux presque naïfs me semblent à des années lumière de son travail actuel. Les scènes dakaroises sont directement héritées de sa formation aux Beaux-Arts de Dakar dont il est sorti major en 1997. Elles s’inscrivent dans une tradition picturale classique, narrative, qui fait la part belle au témoignage de l’artiste sur la vie de ses contemporains. Ces portraits et scènes ont fait connaître Camara au grand public et au-delà du continent.

Si je n’avais pas visité son atelier, j’aurais gardé en tête l’idée presque cliché que ses deux styles se complètent, qu’ils évoluent en parallèle sans se rencontrer. Mais Camara est loin de toute caricature. Le maillon de la chaîne manquant, le lien fondamental entre les deux mais aussi le pivot dans le travail de l’artiste, c’est cette toile.

Painting by Camara Guèye

Dans Rencontres d’adolescents, il y a d’abord le titre : titre originel de cette oeuvre de 1998 qui au départ ne représentait que les éléments figuratifs de la scène de genre. Les trois personnages, la table, les chaises et la maison en arrière-plan sont la première couche de ce tableau et appartiennent au premier style de l’artiste sénégalais.

Ce qui s’est déroulé dans sa tête, je ne saurais vous le dire. En tout cas, c’est sur ce tableau dont il était apparemment insatisfait que Camara a réalisé ses premiers symboles si caractéristiques de son nouveau travail pictural. On retrouve le mortier et certains éléments qui composent aujourd’hui son univers graphique. La transition du figuratif au symbolisme ne s’est pas faite en un jour et de nombreuses oeuvres mélangent les deux. C’est en 2015 que Camara commence à théoriser sa pratique autour des signes. Il met au point cet alphabet, une autre pièce maîtresse pour comprendre l’invention de ce nouveau paradigme pictural.

Painting by Camara Guèye
Painting

Vous y retrouverez des centaines de symboles que le peintre utilise dans ses nouvelles toiles, symbolistes. C’est un véritable plaisir que d’essayer de décrypter ce langage rébus, et d’essayer de retrouver les mots dans les tableaux. 

Symboles de l’Afrique, de son mode de vie, de ses rites et de ses croyances, Camara Gueye insiste avant tout pour dire que son alphabet est personnel. Après avoir été inspiré par les scènes de la vie quotidienne dans son quartier, l’artiste n’a pas vocation à dire l’essence de l’âme sénégalaise ou encore africaine. 

Bien que de nombreux toiles récentes fassent directement référence à Dakar, son quartier Pikine, l’île de Gorée et l’esclavage, Camara Gueye accède avec les symboles à un langage pictural à même de parler à tous. 

Ses tableaux intitulés Diarr-Diarr ou Passages, incarnent à mon sens cette envie de sortir d’un dialogue uniquement africain. Les symboles ne sont là que pour garder la trace de ces gestes, objets, rites par lesquels nous passons et qui, agrégés, donnent une image de notre existence. Lorsque nous les voyons représentés, ils nous rappellent des souvenirs – heureux ou non. Entremêlés, ils nous emmènent chacun dans un fil narratif personnel où il n’est nul question de continent, de couleur de peau ou de religion.

Pour suivre l’évolution de ses futures créations, suivez Camara Guèye sur Singulart.

Véra Kempf

Autres photographies d’oeuvres de Camara Guèye qui montrent la diversité de son travail:


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